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«Christian nous avait envoyé son testament»

201603262548-fullVotre frère Christian* a été assassiné il y a 20 ans, dans quel état d'esprit êtes-vous aujourd'hui ?

Dans une très grande émotion, car jour pour jour, quasiment heure pour heure, cet anniversaire tombe pendant la veillée pascale, qui est l'un des plus beaux offices de la liturgie chrétienne. Mais c'est une date que je vis en replongeant dans le contexte de l'époque, qui nous revient comme un flash-back par les attentats de Bruxelles.

Le dialogue islamo-chrétien que professaient les moines de Tibhirine est-il toujours la voie à suivre ?

On est au cœur de la question, en ce sens que moi-même, qui me suis engagé depuis ma retraite dans la meilleure compréhension entre chrétiens et musulmans, je peux dire qu'il y a une contradiction incroyable entre la violence de ce qui se passe, ce qu'on voit à la télévision, et ce que je vis auprès de gens extrêmement variés. Ils souffrent et ne se reconnaissent pas dans le wahabisme, le fondamentalisme qui vient d'Arabie Saoudite qu'on ne dénoncera jamais assez. Cette contradiction, et le grand combat à mener sont des signes d'espérance.

Connaissez-vous la vérité sur les circonstances de la mort des moines ?

Je n'ai pas de réponse précise à cette question, et de quelle vérité parle-t-on ? Il y a la vérité avec un petit v, qui est de savoir qui a fait le coup, au risque de ranimer la haine et de blesser l'Algérie et les Algériens, et il y a la vérité avec un grand V, qui est pourquoi les moines ont donné leur vie, par solidarité, pour des gens à côté d'eux qui ne voulaient pas partir. Ils se voyaient comme des oiseaux sur la branche, mais ils étaient la branche sur laquelle reposait toute la communauté.

Que vous reste-t-il de lui ?

Deux ans avant les événements, en 1994, Christian avait envoyé une lettre à mon frère Gérard, le huitième enfant de la famille qui est aussi son filleul : elle contenait une enveloppe fermée à ouvrir seulement au cas où il mourrait d'une mort brutale. Ce texte a eu un grand retentissement, parce qu'il y expliquait que s'il lui arrivait d'être victime du terrorisme, qui semblait alors prévaloir en Algérie, il faudrait savoir que sa vie était donnée à Dieu. Il y explique aussi qu'il ne faudra pas faire d'amalgame, que lui-même s'était lié d'amitié avec les musulmans auprès de qui il avait puisé une richesse dans sa propre foi… Et il pardonnait d'avance à celui qui l'aurait frappé, en particulier si celui-ci l'aurait fait au nom de ce qu'il croit être l'islam.

Pour vous, sa famille, quel effet a eu ce texte ?

Cela nous a donné le sens de sa présence là-bas. A Saint-Michel de Bannières, où nous avons la maison de famille, une souscription a été lancée, sans qu'on le sache, pour graver ce texte sur une plaque de marbre dans l'église. Elle a été réalisée et, ce qui est très étonnant, c'est que cette église très délabrée a pu être restaurée grâce à une association, à la mairie et à la Drac. Les gens s'y arrêtent maintenant comme en pèlerinage (lire ci-contre, ndlr) et tout le monde veut repartir avec le texte. Cela nous dépasse complètement.

Quel genre de frère était-il ?

C'est lui qui raflait tous les prix d'excellence, à l'école comme chez les scouts, il voulait toujours rendre service. C'était aussi un grand nerveux qui pouvait être susceptible. Mais surtout on sentait en lui une très grande foi, supérieure à la nôtre.

* Dans le film « Des hommes et des dieux », il est interprété par Lambert Wilson