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À Tibhirine, la mémoire de sept vies données

1904-Le-monastere-cour-interieureC’est dans la nuit du 26 au 27 mars, il y a vingt ans, que sept des neuf moines du prieuré de Tibhirine, en Algérie, étaient enlevés et séquestrés durant plusieurs semaines avant que leur mort ne soit annoncée.

En France et en Algérie, leur héritage est célébré cette année, avec celui des douze autres martyrs chrétiens de la décennie noire, en solidarité avec ce peuple algérien qu’ils avaient refusé de quitter malgré le danger.

Christian, Christophe, Michel, Célestin, Bruno, Paul et Luc. Tous les sept avaient choisi les paysages magnifiques mais aussi l’austérité du prieuré Notre-Dame de l’Atlas comme cadre de leur vie cistercienne. C’est là que, dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, il y a vingt ans jour pour jour, les islamistes du GIA les ont arrachés à leurs frères et à ces voisins algériens dont ils partageaient l’ordinaire des jours, entre travaux au potager et soucis du quotidien.

Parce qu’ils avaient librement choisi de rester jusqu’au bout, malgré les mises en garde ou les menaces, et pardonné à l’avance à leurs agresseurs, leur assassinat, annoncé le 21 mai, a suscité une émotion intense dans l’Église, mais aussi en dehors. Centré sur les derniers mois de la communauté, le film inspiré de Xavier Beauvois, Des hommes et des dieux, n’a fait que diffuser davantage cet écho. Pour ceux qui les ont connus ou qu’ils continuent à inspirer, la coïncidence cette année entre le vingtième anniversaire de leur enlèvement et la vigile de Pâques n’en est pas une. « Tout est là : acceptation des risques de la montée vers Jérusalem, la Cène, Gethsémani, la Passion, la mort vers la Résurrection… Ainsi se résument les trente mois de cheminement de la communauté après les premières menaces », assure Pierre Laurent, neveu de Frère Luc. Même conviction chez le P. Christian Salenson (1), directeur de l’Institut de sciences et de théologie des religions de Marseille, dont « la vie et la théologie ont changé » avec la rencontre – spirituelle – des moines de Tibhirine : « Leur monastère, dans ces montagnes de l’Atlas où ils ne pouvaient recruter la moitié d’un moine, était sans doute l’un des plus fragiles de leur ordre, c’est pourtant celui qui porte le témoignage de la plus grande fécondité. Dans cette inversion, je vois le visage du Christ. »
De très nombreuses commémorations

Lancées à la veille de Pâques, les commémorations vont se succéder toute cette année dans divers lieux qu’ils ont marqués de leur présence : pèlerinage du diocèse d’Alger à Tibhirine le 16 avril, rassemblement à Lyon,

le 17 septembre… À l’initiative de la Ville de Paris, un « Jardin des moines » sera également inauguré fin mai 2016 dans le 10e arrondissement. Une manière d’entretenir leur souvenir non seulement comme « un regard vers le passé », font valoir dans un message commun les trois évêques d’Algérie – Mgrs Paul Desfarges (Constantine), Claude Rault (Laghouat) et Jean-Paul Vesco (Oran) – mais pour célébrer ce « don qui dure encore », celui du « martyre de nos frères et sœurs (qui) demeure un appel pour notre vie aujourd’hui ».

Dans ces célébrations, le témoignage des douze autres consacrés, morts eux aussi pendant cette décennie noire, ne sera pas oublié, pas plus que celui des milliers de victimes de la guerre civile en Algérie : « Imams morts pour avoir refusé de signer des fatwas justifiant la violence, intellectuels et journalistes qui ont dénoncé le dévoiement de la religion ou du sens de la patrie », énumèrent les évêques.
Une enquête française mal perçue à Alger

Indéniablement, la référence à Tibhirine n’a pas le même écho d’un côté et de l’autre de la Méditerranée. « Ici, les gens mettent leur mort en rapport avec celle des 100 000 ou 150 000 disparus des années noires, une honte, une blessure, dont il reste très difficile de parler », témoigne un chrétien installé de longue date.

Une fidélité d’amour avec le peuple algérien

Pas question donc de séparer leur mémoire de celle de leurs frères algériens. Dans son fameux testament spirituel, Christian de Chergé l’avait d’ailleurs expressément défendu. « Nos martyrs sont un petit nombre parmi tous ceux qui ont été fidèles à leur conscience et ont refusé la violence et le mensonge », tient à rappeler Mgr Desfarges, évêque de Constantine et administrateur apostolique d’Alger.

C’est bien cette fidélité à ce lien « d’amour, d’alliance avec le peuple algérien », que veut célébrer l’Église d’Algérie, et qui est aussi le sens de sa présence tenace à ses côtés. Un témoignage dont elle continue à vivre, et qui inspire même ses plus jeunes membres – religieux ou religieuses de communautés récemment installées, étudiants subsahariens – alors même qu’ils n’ont jamais connu les moines.

« L’histoire de Frère Luc m’aide beaucoup dans ma pratique : si lui a réussi à travailler dans cette communauté, pourquoi pas moi ? », affirme ainsi Martin, 26 ans, originaire du Zimbabwe, étudiant en sixième année de chirurgie dentaire à Blida. Lorsque, à l’hôpital, certains patients le « rejettent » parce qu’il n’est pas algérien, Martin songe au travail des moines et se répète qu’il peut s’« en sortir »…
Un appel prophétique

Depuis l’assassinat des moines, la vie contemplative a quasiment disparu d’Algérie. L’avenir du prieuré de Tibhirine, sur lequel veille avec dévouement le P. Jean-Marie Lassausse, prêtre de la Mission de France, se dessine en pointillé, avec l’espoir de l’installation prochaine d’une communauté nouvelle – peut-être le Chemin-Neuf – qui lui permettrait de continuer à vivre et à accueillir le public. Et c’est à Midelt, au Maroc, que souffle désormais l’esprit de Notre-Dame de l’Atlas, là où ont trouvé refuge les F. Amédée (décédé en 2008) et Jean-Pierre Schumacher et où la vie cistercienne se poursuit, « en convivialité » avec les croyants de l’islam, témoigne ce dernier dans Tibhirine, l’héritage, un recueil de textes qui paraît ces jours-ci, préfacé par le pape François (2).

Sur les deux rives de la Méditerranée, le témoignage des moines de Tibhirine n’en demeure pas moins comme un appel prophétique à réaliser ce « dialogue de vie avec les musulmans », seul susceptible de « vaincre la violence », comme l’écrit le pape dans sa préface. Un témoignage qui, avec les attentats qui se succèdent, « prend une nouvelle dimension sur la manière dont on peut pleinement vivre, fraternellement, sans naïveté ni concessions, face à la peur et au climat de violence qui semble se généraliser ici et dans le monde », estime Hilaire de Chergé, neveu du P. Christian. Pour le P. Salenson, initiateur d’une Communion Tibhirine qui rassemble environ 250 priants en France, « chacun à sa manière, Christian, Luc, Christophe ou le discret Michel – dont le prieur disait qu’il était “le plus mystique de tous” – nous ont tracé un chemin. Il nous faut donner l’hospitalité à la foi de l’autre, c’est-à-dire accepter de ne plus croire comme chrétiens sans les autres ».