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Tibhirine, « une existence chrétienne dans la proximité avec des musulmans »

C’est dans la nuit du 26 au 27 mars, il y a vingt ans, que sept des neuf moines du prieuré de Tibhirine, en Algérie, étaient enlevés et séquestrés durant plusieurs semaines avant que leur mort ne soit annoncée.

Mgr Henri Teiss1904-Mgr-Henri-Teissierier, archevêque émérite d’Alger, et le P. Jan Heuft, Père blanc, reviennent sur leur héritage et le sens des commémorations organisées cette année.

– L’exemple des moines de Tibhirine, « un idéal pour ma génération »

Mgr Henri Teissier, 87 ans, ex-directeur du centre diocésain des Glycines, archevêque émérite d’Alger, installé en Algérie depuis 1946

« Dans le discours que je vais prononcer le jour de la commémoration, j’ai repris des textes écrits par les moines qui expliquent pourquoi ils avaient fait ce choix de fidélité à leur environnement et à l’Église, comment ils l’ont vécu. C’est un peu douloureux de les relire maintenant car ils espéraient que cette disponibilité allait finalement dépasser la violence qui les entourait. Or ils ont été victimes de cette violence.

Une existence chrétienne vécue dans la proximité avec une société musulmane, dans le respect de ce qu’elle est, mais sans cacher son identité : l’exemple des moines de Tibhirine demeure l’idéal de ma génération. Aujourd’hui, ce message est diversement reçu par les chrétiens d’Algérie, selon leur contexte de vie. Quelqu’un qui est venu pour faire marcher une entreprise pendant 2 ou 3 ans, son problème premier c’est de faire marcher l’entreprise. Un étudiant africain qui est venu ici pour faire ses études veut avant tout passer son diplôme. Malgré tout, par leur présence en Algérie, ils manifestent une relation, établissent des liens et repartent en ayant vu ce que c’est une société musulmane, non pas ce qu’on dit qu’elle est.

Quant au monastère aujourd’hui, il accueille plusieurs groupes par semaine, pour la plupart d’Algérien (ne) s, à qui – en faisant visiter les lieux – on fait découvrir ce qu’est une communauté monacale chrétienne, bien sûr en regrettant cette violence, mais en sachant que c’est la société algérienne toute entière qui a été frappée par cette violence et que la société algérienne était autre chose que cette violence. Si les moines sont restés malgré la menace, c’est qu’ils attendaient de la société algérienne autre chose que cette violence.

Christian de Chergé en était intimement persuadé : « Désarme-nous Seigneur pour qu’ils soient désarmés ». Son message est important pour la période que l’on traverse aujourd’hui, alors que ces mêmes groupes violents menacent l’Europe. »

– « Personne n’a la vérité complète de la connaissance de Dieu »

P. Jan Heuft, 76 ans, Père blanc d’origine hollandaise, président de l’association « Rencontre et développement », en Algérie depuis 1969

« Le témoignage des moines de Tibhirine, c’est avant tout une insertion dans un milieu musulman, le signe que l’on peut vivre avec des gens qui croient différemment de nous mais que nous rejoignons dans une même soumission à Dieu. Cela se traduisait par des services simples : le frère Christophe qui partait avec son tracteur pour travailler les champs avec les habitants du village, l’assistance aux fêtes de la circoncision ou de l’Aïd, ou encore le dispensaire du frère Luc dans lequel il soignait tout le monde.

Le deuxième message c’est que malgré nos différences, il est possible de travailler et de vivre ensemble. Savoir qu’un autre monde est possible, tout en gardant ses différences… loin d’un esprit de prosélytisme ou d’une quelconque volonté de se convertir l’un à l’autre. Personne n’a la vérité complète de la connaissance de Dieu.

Pour moi, leur témoignage est la confirmation de notre présence ici en Algérie : être hommes et femmes de Dieu. Chez beaucoup de croyants de tout bord, on observe un certain regain d’intégrisme, de traditionalisme : on condamne l’autre car il ne fait pas comme moi. Ce qui compte, au contraire, c’est l’ouverture d’esprit, le témoignage de la vie de tous les jours. L’essentiel est là, dans cet étudiant africain en médecine qui accompagne un malade musulman, comme dans ma vie dans ce quartier grâce à laquelle je partage celle des habitants ».