Une présence

Depuis 1938 une vie quotidienne

Dans une lettre circulaire envoyée le 21 novembre 1995 de Tibhirine aux parents et amis de Notre Dame de l'Atlas (cité dans Sept vies pour Dieu et l'Algérie), la communauté précise les choix qui ont guidé sa décision de ne pas quitter l'Algérie malgré la violence qui y sévit. Leur statut monastique s'y retrouve très clairement :

 

" - PRESENCE : Assurer une PRESENCE, non pas missionnaire apostolique, mais contemplative et priante en milieu musulman, grâce à une communauté stable, unie, fraternelle, laborieuse (avec les associés). PRESENCE discrète, mystérieuse, séparée du monde et en communion avec les personnes, humblement attentives aux besoins matériels et spirituels de ceux qui nous entourent. "Portant le fardeau des uns et des autres ... participant ainsi aux souffrances du Christ et à la mission de l'Eglise ... avec l'espérance du Royaume" (Const. 3)".

"- SIGNE : ORA ET LABORA ... être ensemble un SIGNE d'Eglise, invisible pour le monde, mais visible pour nos voisins. Témoins d'une paix, d'une fraternité possibles, par grâce de Dieu, à travers 'nos diversités'. L'association dans le travail reste un élément capital de notre insertion et de notre relation au voisinage. Et bien sûr, notre frère médecin est lui-même SIGNE".

" - CONTEMPLATION ... en chemin : Un CHEMIN communautaire vers l'expérience contemplative de l'union à Dieu. Dans la ligne de ce qu'exprimait Thomas MERTON : "En fait, le moine n'existe pas pour préserver quoi que ce soit, même pas la contemplation, ni même la religion .... la fonction du moine de notre temps est de se maintenir lui-même vivant par son contact à Dieu ... Les MOINES doivent être comme les arbres qui existent silencieusement dans l'obscurité, et qui par leur présence purifient l'air".

" - BONHEUR : Une grande joie inaltérable, avec la certitude que Dieu nous a appelés, non seulement à vivre la vie monastique, mais à la vivre ici, à Tibhirine, et c'est aussi vrai aujourd'hui. Le BONHEUR ici est risqué, mais vrai. Il se goûte dans la persévérance".

Puis, plus loin, "En CONCLUSION .... Nous pensons rester fidèles au CHARISME monastique de notre ORDRE en cherchant à nous maintenir dans un équilibre difficile entre partage de l'épreuve et présence à Dieu. C'est capital. Il nous faut tenir les deux bouts de la chaîne, en qualité, en intensité. Quelqu'un qui aimait venir prier avec nous autrefois, et qui a dû maintenant s'éloigner, nous dit conserver de nous une image qui lui parle aujourd'hui : "Près de la Vierge, à l'entrée de la chapelle, un moine distribuant l'EAU à longueur de journées ...."".

Dans la lettre circulaire du 14 décembre 1995 (cité dans Sept vies pour Dieu et l'Algérie), la communauté réagit aux meurtres en septembre et en novembre de religieux catholiques : "Impossible d'oublier, de tourner la page : elles et ils ne sont pas morts pour rien. Le Christ a tant aimé les Algériens qu'il a donné sa vie pour eux. Et les nôtres à sa suite. Nous avons bonne mémoire pascale !".

Le Père Abbé général de l'Ordre des Trappistes, Dom Bernardo, cite, dans sa lettre circulaire à l'Ordre du 27 mai 1996 (cité dans Jusqu'où suivre ?), un échange de lettres avec le Père Christian de Chergé écrites "après l’assassinat des Sœurs de Notre Dame des Apôtres" : "Le Pape a eu la grande délicatesse de nous envoyer un délégué spécial qui a présidé les obsèques, le Secrétaire de la Congrégation des Religieux, etc. Nous avons pu le rencontrer cet après midi dans une réunion entre évêques et supérieurs majeurs. Ce fut particulièrement remarquable. Avec le sourire et beaucoup de conviction, il nous a confirmé dans notre aujourd’hui, face à l’histoire de l’Eglise, au dessein de Dieu, et à notre vocation religieuse incluant l’éventualité du « martyre », tout comme l’exigence d’une disponibilité à cette forme de fidélité personnelle que l’Esprit veut susciter et donner ici et maintenant. Ce qui n’empêche pas certaines dispositions concrètes et des réflexes élémentaires de prudence et de discrétion (Lettre du 7 septembre 1995)."

Puis, plus loin, Dom Bernardo précise la chose suivante : "La décision de nos Frères de l’Atlas n’est pas unique. Nous faisons tous, comme moines de la tradition bénédictine-cistercienne, un vœu de « stabilité » qui nous lie jusqu’à la mort à notre communauté et au lieu où vit cette communauté. Plusieurs communautés de notre Ordre confrontés à la guerre ou à la violence armée au cours des dernières années ont dû réfléchir à nouveau sérieusement sur le sens de cet engagement et prendre la décision soit de quitter leur monastère soit de rester sur place. Ce fut le cas des communautés de Huambo et de Bela Vista, en Angola, de la communauté de Butende, en Ouganda, de la communauté de Marija Zvijezda, à Banja Luka en Bosnie et, tout récemment, de nos Frères de Mokoto au Zaire. Alors que Huambo, Bela Vista, Butende et Marija Zvijezda choisissaient de demeurer là où se trouvait leur monastère, les Frères de Mokoto décidaient de prendre la route de l’exil. Dans chacun de ces cas, la décision a été prise par toute la communauté à la suite d’échanges communautaires".

Quelques semaines avant l'enlèvement, le Prieur, Christian de Chergé, prêchait en disant : "Et en fait c'est très clair que nous ne pouvons souhaiter cette mort, non parce que nous en avons peur seulement, mais parce que nous ne pouvons pas souhaiter une gloire qui serait acquise au prix d'un meurtre, qui ferait de celui à qui je la dois un meurtrier. Dieu ne peut pas permettre cela : Tu ne commettras pas de meurtre, ce commandement tombe sur mon frère et je dois tout faire pour l'aimer assez pour le détourner de ce qu'il aurait envie de commettre. Je les aime assez, tous les Algériens, pour ne pas vouloir qu'un seul d'entre eux soit le Caîn de son frère" (Journée de carême, 8 mars 1996, cité dans L'invincible Espérance).