Père Robert FOUQUEZ - Juin 2007

Les 7 moines enterrés ici ont vécu la fin de leur vie dans une Algérie en proie à une violente tourmente fratricide faite de sang et de feu.

Alors, pourquoi ont-ils choisi de rester, au risque de leur vie ? Pourquoi Célestin après sa grave opération cardiaque, quitte-t-il la France, malgré les conseils de ses médecins, et revient-il à Tibhirine ? Pourquoi Paul, en visite dans sa famille, reprend-il l’avion dans les heures qui précèdent son enlèvement, avec –entre autres bagages- des arbres à planter ?

 

La réponse est contenue dans une lettre-testament écrite par l’un d’entre eux. Il parle, certes, en son nom propre mais chacun de ses frères va être amené à tenir le même langage.

« J’aimerais qu’on sache que ma vie est donnée à Dieu dans ce pays »

Rester avait donc un sens pour eux.

Et ils trouvaient ce sens dans le LIEN existant entre leurs voisins et eux-mêmes.

« S’il nous arrive quelque chose, nous voulons le vivre en solidarité avec les gens d’ici. » (Michel)

Jour après jour, dans une relation faite d’écoute, d’attention, d’auscultations réciproques, il s’est produit comme une sorte de greffe entre les moines et ce village d’Algérie.

Il a fallu beaucoup de temps et de patience pour que prenne cette greffe. Beaucoup de temps et de patience pour que les moines découvrent l’importance du don que leur faisait le … « donneur » …

Un homme, parmi beaucoup, ne s’est pas trompé sur la réalité profonde ici vécue. C’est le gradé militaire préposé à la sécurité des lieux, la veille de l’inhumation des moines :

« Ces hommes-là ont eu l’amour pour Dieu…
Ils ont aimé l’Algérie plus que les algériens … »

Paradoxalement, c’est la mort de ces hommes qui nous fait comprendre à quel point la greffe était réussie …

« Tu sais, faisait remarquer un voisin à Christophe, c’est le même sang qui nous traverse. »

Partant de cette idée d’un sang mêlé, allons plus loin : cette mort entrevue et acceptée dans le prolongement d’une vie donnée est incompréhensible (et inacceptable pour certains) si on ne découvre pas à quel point le lien de frères avec leur voisin était un lien … charnel.

Je vis de ce que tu vis…
et je peux mourir de ce dont tu peux mourir…

Le don que Dieu te fait peut devenir le mien
si je vais à ta rencontre dans l’amour, corps et âme…

Ce lien charnel trouvait à s’exprimer quotidiennement dans le service des corps malades au dispensaire, dans la sueur partagée du travail au jardin, dans l’aumône furtive au pauvre à la porterie.

Frère Luc y voyait une rencontre permanente avec Dieu lui-même :

« Jésus (et Dieu en lui) continue de nous rencontrer voilé dans notre vie quotidienne et à nous confronter avec cet aspect si important de sa présence :
sa présence en l’homme. »

Le souvenir que nous voulons garder de ces hommes-ci (comme de tant d’autres hommes et femmes de ce pays) n’est pas un souvenir d’apitoiement ; c’est un souvenir DANGEREUX, comme on a pu le dire pour d’autres circonstances. Un souvenir seul serait fait de répétition, d’immobilisme – un souvenir dangereux évoque l’idée de mouvement, il nous dérange.

En quoi donc ce souvenir de leur mort est-il dangereux pour nous ?

1 - Parce qu’il nous faut apprendre à cheminer avec l’autre dans son système :

  • proche et différent, Dieu me place près de lui comme un ouverture, une brèche sur une vie autrement dimensionnée.
  • proche et différent, il « crie en silence pour être lu autrement » selon le mot d’une philosophe qu’appréciait frère Luc (Simone Weil).

Vivre ainsi, c’est déstabilisant, c’est dangereux ! …

Au fil de notre visite du monastère, vous avez vu les cloches. Un ami de Médéa – lui aussi voué comme chirurgien au service des corps malades- souhaite que sa fille (encore petite) puisse un jour entendre les cloches de Tibhirine, c'est-à-dire qu’elle puisse être éveillée à un son de la vie, des autres, de Dieu, différent du son auquel son milieu, sa société aura pu l’habituer.

C’est à semblable écoute que les moines étaient convoqués quand leur parvenait de la mosquée l’appel à la prière …

2 - Le souvenir de ces moines est également dangereux parce que nous découvrons que le service de l’autre exige de nous d’être triplement livrés :

en gratuité
en totalité
en pauvreté…

Quand le temps m’aura fait courir ce triple risque, c’et alors qu’apparaîtra plus manifestement que je n’ai rien fait sinon préparer à Dieu une page, une plage où il continuera son poème …

Finalement, ce que nous cherchons une fois de plus à découvrir en ce lien, c’est que

« nous sommes appelés à prêter à Dieu notre bonté, notre amitié, toutes ces choses qui atteignent le cœur de l’homme. » (fr. Luc)

et encore que...

« l’homme n’est pas seul avec sa vie, ni avec son mal, ni avec son péché, ni avec sa mort. tel est Dieu pour les chrétiens (et, je crois, pour les musulmans – ndlr) : c’est un Dieu qui vient nous chercher là où nous sommes, là où nous nous nous sommes mis. » (fr. Luc)

MA CHA’ LLAH !
DIEU ! QUE CE QUE TU AS FAIT EST BEAU !

C’est un cri d’émerveillement,

celui, par exemple, qui nous échappe du cœur quand nous ouvrons une ruche, bouillonnante de vie, pleine de promesse de miel …

Nous venons ensemble d’ouvrir la ruche de Tibhirine et nous sommes émerveillés du cadeau que Dieu nous fait de la vie et de la mort de ces hommes.

Et nous prenons ce cadeau comme un appel à partir nous aussi, en redisant avec f. Luc :

« Seigneur, tu peux tout transformer et faire de très peu beaucoup. »

Ce « très peu », source intarissable de « beaucoup », c’est le don de notre vie à nos frères

et à DIEU qui voit dans le secret.