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Dialogue avec les musulmans

b_150_100_16777215_00_images_stories_articles_dir.jpgLes relations avec le voisinages.

Les moines poursuivirent une réflexion et une démarche de réconciliation avec l'Islam, dans la lignée du Concile Vatican II concernant le dialogue interreligieux. Ce dialogue avait un sens concret (d'amour en actes et non en paroles) dans la mesure où Christian de Chergé trouvait stériles les débats d'ordre théologique. Ces rencontres se traduisaient donc par le partage d'un morceau de pain, d'un verre d'eau, des soucis quotidiens, partage des récoltes, puisque les parcelles de terrains étaient cultivées aussi par quatre ou cinq associés du village voisin, qui obtenaient ensuite la moitié du produit de la terre.

Les moines entretenaient de bonnes relations avec le voisinage. Ils participaient aux repas de fêtes musulmanes, comme la fin du ramadan. Les villageois eux, s’associaient aux grandes fêtes chrétiennes : un couscous (sans viande) réunissait bien souvent les moines et les habitants du village.

Ribât-el-SalâmRibât-el-Salâm

«  Supportez-vous les uns les autres dans la charité; efforcez -vous de conserver l’unité de l’esprit dans le lien de la paix  »

— Saint Paul, Épître aux Éphésiens , 4:3

Un projet original s'est développé au monastère. Souvent y avaient lieu les réunions amicales de prière et de partage spirituel du groupe Ribât al-Salâm ou « Lien de la paix » composé de chrétiens et de musulmans soufis Alawis. Ce groupe avait été fondé en 1979 par Claude Rault, Père Blanc, actuellement évêque du Sahara en Algérie, et par Christian de Chergé, prieur du monastère de Tibhirine.

L'adhésion à ce groupe se faisait en deux étapes, la première étant un temps de partage avec un membre du groupe et la seconde l'acceptation dela candidature par le groupe. L'esprit du groupe était résumé par une citation mise en exergue du bulletin de liaison « Appliquez vous à garder l'unité de l'Esprit par le lien de la paix » (Saint Paul, Épître aux Éphésiens , 4:3). La traduction lien de la paix n'est pas exacte ; il s'agit plus exactement du «  Monastère de la Paix », car le mot «  Ribâts  » désignait les monastères fortifiés des moines-soldats aux confins des territoires dits « infidèles » de l'Islam. Par un retournement sémantique il devenait le symbole de la paix, le lien de la paix.

Tous les six mois, entre deux réunions, les membres du groupe devaient méditer un thème particulier emprunté à l'une des deux religions : action de grâce, dhikr, alliance, épreuve, unité, mort de Jésus, alliance fraternelle, vie spirituelle, chemin de Marie, humilité.

Toute sa vie, le prieur de Tibhirine, Christian de Chergé, cherchera à percer le mystère de la place de l'Islam dans l'histoire du salut. Sa vision de l'existence est marquée par l'espérance : après leur mort, les musulmans accèdent à la même joie paradisiaque que les chrétiens.

Sous le signe de Marie

Marie, la mère de Jésus, est un thème privilégié du dialogue entre chrétiens et musulmans. Les trappistes avaient une affection spéciale pour la Vierge Marie. La prière du soir est traditionnellement close par le Salve Regina. Elle fut sans doute un des thèmes clefs du groupe Ribât-el-Salâm. Frère Christophe écrit dans un de ses poèmes : « Je suis heureux de ton baiser, désiré, ma brûlure et ma joie, et bienheureux de ton Amour, feu et lumière, en Marie, toute paix ». Dans la Bible, le messie est le Prince de la paix, qui viendra de Bethleem. En 1993, lors de l'entrée en force de l'émir, avec un groupe armé, dans le Prieuré, Christian de Chergé lui dit qu'il sont le soir de Noël et fêtent la naissance de Jésus à Béthleem, nuit de paix. L'émir répond en s'excusant « Je ne savais pas » et il s'en va. Les moines célébreront ensuite les Vigiles et la Messe de Minuit.

Marie nous appelle dans le Verbe
et dans l'Esprit nous laisser aller
Dans la Joie du DON
Vers le Père
Vers nos Frères
(Poème de Frère Christophe, 1979)

Une nuit de Noël

Les violences, liées à la guerre civile algérienne, sont vives dans les années 1990. Des religieux sont enlevés et tués. Les moines choisissent de rester en Algérie, mais fermeront les portes du monastère à 17 h 30. Des groupes armés viennent souvent au dispensaire demander des soins. Durant une nuit de Noël, en 1993 la communauté reçoit la visite du commando de l’émir Sayyat Attiya, qui vient d’assassiner quelques jours plus tôt, douze ouvriers d'origines yougoslaves, lesquels avaient pris l’habitude de fêter Noël au monastère. Le commando est venu lever l’impôt révolutionnaire et veut aussi emmener Frère Luc. Le prieur, Frère Christian, refuse en lui expliquant que Noël est une fête chrétienne sacrée et qu'ils ne reçoivent personne. Il lui dit aussi que frère Luc continuera de soigner ceux qui se présenteront au monastère. L’émir repartira dans la montagne sans avoir enlevé personne.

Après cette visite menaçante de ce groupe armé, la majorité des moines désirent quitter la région. Ils s'accordent toutefois une journée de réflexion et de prière avant de prendre une décision. À l'issue de celle-ci, ils choisissent, unanimement, de rester.

Dès lors sans doute, les moines pressentent leur enlèvement.

  • Dom Christian de Chergé écrit un texte, qui sera connu plus tard sous le nom de Testament de Christian de Chergé, où il pardonne par avance à son meurtrier [Note 6]. Les autres moines font aussi vœu de donner leur vie. Christian de Chergé prie chaque jour ainsi :«Seigneur, désarme-moi, Seigneur, désarme-les.». Il médite souvent sur ce précepte musulman opposé à la charité chrétienne, de tuer son ennemi, (pratiqué par exemple par la secte des Nizârites de Hassan ibn al-Sabbah, le «  Vieux de la Montagne ») et veut lui trouver « toutes les circonstances atténuantes  ».
  • Frère Christophe Lebreton, poète, écrit :

« Je te demande en ce jour la grâce de devenir serviteur
et de donner ma vie ici
en rançon pour la paix
en rançon pour la vie
Jésus attire moi en ta joie d'amour crucifié».

  • À la même époque le Frère Paul Favre-Miville écrit également : « Jusqu'où aller pour sauver sa peau sans risquer de perdre la vie. Un seul connaît le jour et l'heure de notre libération en lui... Soyons disponibles pour qu'il puisse agir en nous, par la prière et la présence aimante à tous nos frères. »
  • Frère Luc Dochier écrit, lui, ceci  : « c'est mystérieux. Pour ma mort, si elle n'est pas violente, je demande qu'on me lise la parabole de l'enfant prodigue et qu'on dise la Prière de Jésus. Et puis, s'il y en a, qu'on me donne un verre de champagne pour dire à-Dieu à ce monde... avant le Vin nouveau » - « Il n’y a pas de vrai amour de Dieu sans consentir sans réserve à la mort… La mort c’est Dieu.» (Lettre du 28.5.1995)
  • Frère Célestin aime citer l'antienne pascale : « O Jésus, j’accepte de tout coeur que ta mort se renouvelle, s’accomplisse en moi; je sais qu’avec toi on remonte de la descente vertigineuse de l’abîme, proclamant au démon sa défaite. » (Antienne pascale).
  • Frère Michel, en mai 1994, écrit à son cousin : « Martyr, c'est un mot tellement ambigu ici... S'il nous arrive quelque chose -je ne le souhaite pas -, nous voulons le vivre, ici, en solidarité avec tous ces Algériens et Algériennes qui ont déjà payé de leur vie, seulement solidaires de tous ces inconnus, innocents... ».

Henri Vergès, leur ami, et sœur Paul-Hélène Saint-Raymond, deux religieux, sont tués en mai 1994, dans la casbah d'Alger. Quelques temps avant leur enlèvement, Christian de Chergé organise un vote à bulletin secret pour savoir s'ils partiraient ou resteraient en Algérie. Les moines décident de rester.