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La Théologie de Christian de Chergé.

Sessions - Aiguebelle 2006 - Écrit par Christian Salenson   

Enseignement de Christian Salenson : La Théologie de Christian de Chergé. (Extraits)

Pas de dialogue des cultures sans dialogue des religions. Parce que les religions sont matricielles des cultures. Pourtant, nous courons le risque d’instrumentalisation du DI par les politiques. Le but du Dialogue Interreligieux ne se laisse pas épuiser par la dimension sociale et politique de la paix…

La finalité du dialogue interreligieux est théologique.

Tout d’abord, disons que le but du dialogue c’est la conversion de soi par la rencontre de l’autre ; c’est la conversion de chaque partenaire.

Dans ce dialogue théologique, un point est bien assuré aujourd’hui, c’est le DI judéo-chrétien. C’est un acquis même pour le Magistère (il ne faut pas oublier le travail de Mgr Béa au Concile) ; mais nous ne pouvons pas nous contenter du dialogue judéo-chrétien ; il ne peut qu’ouvrir aux autres dialogues, ouvrir sur les nations précisément.

La pensée théologique de Christian de Chergé est une pensée originale : la condition de sa théologie est sa vie monastique (ses conférences, ses homélies…). C’est une théologie en acte, une théologie située.

Sa théologie prends corps dans une situation sociale particulière : l’Algérie. Ces moines de Tibhirine ont connu la période coloniale

Christian a fait la guerre d’Algérie. C’est à partir de 1975 qu’ils se définissent « priant parmi les autres priants ». Le contexte est un pays très bousculé, avec un monastère très lié à l’église locale. Christian de Chergé a une solide formation théologique (Karl Bath, T. de Chardin, Moltman, Ch. Péguy, E. Levinas). C’est aussi un bon lecteur du Coran…

Une expérience fondatrice : alors qu’il est militaire en terre d’Algérie, il se lie d’amitié avec le garde-champêtre Mohammed et ils parlent de leur foi.

« …il m’a été donné de rencontrer un homme mûr et profondément religieux qui a libéré ma foi en lui apprenant à s’exprimer, au fil du quotidien difficile, comme une réponse de simplicité, d’ouverture et d’abandon à Dieu. Notre dialogue était celui d’une amitié paisible et confiante qui avait la volonté de Dieu pour horizon, par-dessus la mêlée. Cet homme illettré ne se payait pas de mots. Incapable de trahir les unes pour les autres, ses frères ou ses amis, c’est sa vie qu’il mettait en jeu malgré la charge de ses dix enfants. Il devait concrètement exprimer  ce don en cherchant à protéger, dans un accrochage avec ses frères, un ami plus exposé que lui. Se sachant menacé il avait accepté ma pauvre promesse de « prier pour lui ». Il avait simplement commenté : «  Je sais que tu prieras pour moi…Mais, vois, les chrétiens ne savent pas prier… ». J’ai perçu cette remarque comme un reproche adressé à une Eglise qui ne se présentait pas alors, du moins lisiblement, comme une communauté de prière ».

- Mohammed va être assassiné au bord de son puits. Christian écrira : « Dans le sang de cet ami j’ai su que mon appel à suivre le Christ devrait trouver à se vivre, tôt ou tard, dans le pays même où m’avait été donné ce gage de l’amour le plus grand. J’ai su, de même coup que cette consécration de ma vie devait passer par une prière en commun pour être vraiment témoignage d’Eglise ».

- Il reçoit sa vocation d’un musulman, Mohammed, qui a donné sa vie pour lui et sa vocation va être profondément eucharistique (cf. mes notes du DIM européen à En-Calcat in IBI n°20, 2005/2). L’eucharistie, c’est recevoir sa vie du Christ. Pour lui, Mohammed a donné sa vue comme le Christ et « chaque eucharistie [le lui] rend infiniment présent dans la réalité du Corps de gloire ». Christian le dit explicitement : « Mohammed a donné sa vie comme le Christ ». Dans son homélie de 1993, on ne sait pas s’il parle de Mohammed ou du Christ, il y a surimpression du Christ et de Mohammed. Le martyre de l’amour, martyre chrétien par excellence puisque c’est le geste même du Christ, est tellement martyre chrétien qu’il peut être vécu par beaucoup.

En 1975, alors qu’il prie dans la chapelle, un musulman vient le rejoindre et lui dit « Priez pour moi », et ils se mettent à prier ensemble, « Dès lors, notre prière à deux voix. L’arabe et le français se mélangent, se rejoignent mystérieusement ; se répondent, se fondent, et se confondent, se complètent est se conjuguent. Le musulman invoque le Christ. Le chrétien se soumet au plan de Dieu sur tous les croyants et sur l’un d’entre eux qui fut le prophète Muhammad »…puis arrive un troisième, « la prière se fait plus ample…une complicité à trois… Laisser la prière de l’un vous interpeller au tréfonds d’un silence sans autre voix, vous reprendre au vol, puis rebondir vers l’autre chargé d’un écho nouveau. Note après note, la symphonie se construit dans la fusion de ces trois expressions différentes d’une seule et même fidélité, celle de l’Esprit qui est en Dieu, qui dit Dieu ! »

Première question théologique : Quelle est la place de l’Islam dans le dessein de Dieu ? Quelle est la place des religions dans le dessein de Dieu ?

Une vieille question…saint Paul devant Israël (Rm 9, 11). Les réponses varient, mais pour Nostra Aetate les religions ne sont plus diaboliques, et cela est vrai pour tous désormais, enfin, en principe ! « L’Eglise regarde aussi avec estime les musulmans » (NA 3). « L’Eglise catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère […] ces règles et ces doctrines […] apportent souvent un rayon de la Vérité qui illumine tous les hommes » (NA 2). On ne peut pas descendre en dessous de cette déclaration, c’est le minimum en dessous duquel, personne ne peut descendre désormais. Alors si l’on parle de « rayon de la Vérité » et si la Vérité c’est le Christ, alors « le Christ traverse les religions ».

Différentes postures théologiques ont existé en théologie des religions, à l’approche du Concile Vatican II :

- théorie de « l’accomplissement » : les religions étant des « préparations » (J.Daniélou, H. de Lubac), le « Christ Universel concret » (H. Urs Von Balthasar).

- théorie des « voies positives » : le mystère du Christ dans les traditions religieuses » ; le « christianisme anonyme (K.Rahner) ; le « Christ inconnu » (R. Panikkar) ; les « voies de salut » (H. Küng) ; les « médiations du salut » (G. Thils).

Pour Christian de Chergé, la place de l’Islam dans le dessein de Dieu reste une « question lancinante ». « La mort seule me donnera la réponse attendue ». Question qui demeure une question et qui le met en recherche ; il accepte de se laisser porter par cette question.

Un engagement dans l’espérance. « Et puis a commencé alors un pèlerinage vers la communion des saints où chrétiens et musulmans, et tant d’autres avec eux, partagent la même joie filiale. Car je sais pouvoir fixer à ce terme de mon expérience au moins un musulman, ce frère bien aimé, qui a vécu jusque dans sa mort l’imitation de Jésus-christ. Et chaque eucharistie me le rend infiniment présent dans la réalité du Corps de gloire où le don de sa vie a pris toute sa dimension « pour moi et pour la multitude », « car il est le fils dans le sein du Père. Les enfants de l’Islam existent dans le cœur du Père ».

vie monastique et eschatologie ; vie monastique et dialogue interreligieux sont liés.

Si Dieu est vraiment unique, le Dieu de l’Islam et le Dieu de Jésus-Christ ne font pas nombre. En 1993, alors que Christian informe sa mère qu’il ne quittera pas l’Algérie malgré le danger, sa mère lui écrit : « les fleurs ne changent pas de place pour trouver le soleil, mais c’est le soleil qui vient les visiter ».
La miséricorde, « C’est le sceau de l’alliance de Dieu avec la création », il s’agit de « multiplier au passage les fontaines de miséricorde ».
« Il y a aussi une écoute fraternelle de l’islam qui peut nous ramener au cœur même du mystère de Dieu, dans un humble attachement à un Christ toujours plus grand que ce que nous pouvons en dire ou en vivre » […] « Il faut être net ! Si j’ai l’audace d’espérer signifier, dans ce ‘vivre ensemble ‘, quelque chose de la communion des saints, c’est d’abord parce que j’apprends à mes dépends, et jour après jour, que le dessein de Dieu, sur le christianisme comme sur l’islam, reste de nous convier les uns et les autres à la ‘table des pécheurs’. Le pain multiplié qu’il nous est déjà donné de rompre ensemble, est celui d’une confiance absolue en la miséricorde du Tout-Puissant. Lorsque nous acceptons de nous retrouver dans ce partage, doublement frères parce que ‘prodigues’ et parce que pardonnés, il nous devient possible, je l’affirme, d’écouter et de reconnaître une même Parole de Dieu livrant sa richesse de vie, un même Verbe offert à la multitude en rémission des péchés »[1] .

Comment Christian de Chergé voit-il le dialogue interreligieux ?

Le dialogue interreligieux est une question mise au programme au Concile Vatican II, avec le pape Jean XXIII, puis le pape Paul VI dans sa lettre encyclique Ecclesiam suam (6 août 1964), où il donne « l’origine transcendante du dialogue », « Elle se trouve dans l’intention même de Dieu. La religion est de sa nature un rapport entre Dieu et l’homme. La prière exprime en dialogue ce rapport. La révélation, qui est la relation surnaturelle que Dieu lui-même a pris l’initiative d’instaurer avec l’humanité, peut être représentée comme un dialogue, dans lequel le Verbe de Dieu s’exprime par l’Incarnation, et ensuite par l’Evangile […] Le dialogue se fait plein et confiant ; l’enfant y est invité, le mystique s’y épuise. Il faut que nous ayons toujours présent cet ineffable et réel rapport de dialogue offert et établi avec nous par Dieu le Père, par la médiation du Christ dans l’Esprit Saint, pour comprendre quel rapport nous, c'est-à-dire l’Eglise, nous devons chercher à instaurer et à promouvoir avec l’humanité ». (ES n° 72). Le discours du pape Jean-Paul II aux jeunes musulmans à Casablanca, (19 août 1985) peut être considéré comme le texte fondateur du dialogue interreligieux avec l’Islam. Charles de Foucault a été interpellé par l’Islam (Avant Vatican II) ; Christian de Chergé est entré en dialogue avec l’Islam (Après Vatican II).

Christian de Chergé, lecteur du Coran.

Il fait une lecture spirituelle du Coran, une lectio du Coran en langue arabe, et non une lecture intellectuelle. Lire le Coran fait partie de sa vocation. Il pratique l’intertextualité : Coran et Evangile, et il ne compare jamais.

…L’intertextualité consiste en ce que le Coran va faire parler le texte biblique, et celui-ci va faire parler le Coran ; il y a résonance. Ce qu’il dit lui, vient faire résonner ce que je porte dans ma tradition. Le dialogue s’évalue à la place faite au-dedans de soi pour l’autre, de l’autre tradition religieuse. Il y a une place pour l’altérité, une hospitalité intérieure. Il s’agit de vivre, à la fois, dans la solidarité des autres croyants dans leurs écritures saintes, et dans la singularité des disciples de Jésus.

Le mystère de la Visitation. (Retraite donnée aux petite soeurs de Jésus au Maroc en 1992).

« Elisabeth », dit Christian de Chergé, « a libéré le Magnificat de Marie »…Et là Christian a encore une réflexion forte et profonde, me semble-t-il. Il nous dit : « Si nous sommes attentifs, et si nous nous nous situons à ce niveau là, notre « rencontre » avec « l’autre » -le musulman- dans une attention et dans une volonté de le rejoindre…et aussi dans un besoin de ce qu’il est et de ce qu’il a à nous dire…vraisemblablement, il va nous dire quelque chose qui va rejoindre ce que nous portons (cette Bonne Nouvelle), montrant qu’il est de connivence et nous permettant d’élargir notre Eucharistie. Car, finalement, le Magnificat que nous pouvons chanter, qu’il nous est donné de chanter : c’est l’Eucharistie. La première Eucharistie de l’Eglise…c’est le Magnificat de Marie ».

La fonction sacerdotale de l’Eglise.
Nous ne sommes pas les seuls priants. Nous les chrétiens nous avons une responsabilité de prière dans le monde ; mais dans le monde, il y a d’autres priants qui prient dans d’autres traditions religieuses…puis ceux qui prient sans savoir qu’ils prient. Et il y a plus de gens qui prient que de gens qui croient. Ils prient sans connaître le destinataire. Nous sommes une maison de prière à ciel ouvert, où il n’y a pas de toit. Une prière pour les autres mais surtout avec les autres.

Comment considérons nous la prière des autres croyants ? Quelle place les croyants tiennent-ils ? « Voici quarante ans…que, pour la première fois, j’ai vu des hommes prier autrement que mes pères. J’avais cinq ans, et je découvrais l’Algérie pour un premier séjour de trois ans. Je garde une profonde reconnaissance à ma mère qui nous a appris ; à mes frères et à moi, le respect de la droiture et des attitudes de cette prière musulmane. « Ils prient Dieu disait ma mère ». Ainsi j’ai toujours su que le Dieu de l’islam et le Dieu de Jésus-Christ ne font pas nombre ». Tel est le langage de l’Eglise, de Grégoire VII (1076) à Jean-Paul II…au Nigeria en 1982 : « Tous, chrétiens et musulmans, nous vivons sous le soleil de l’Unique Dieu de MISERICORDE. Les uns et les autres, nous croyons au Dieu UNIQUE, créateur de l’homme…Nous adorons Dieu et professons une totale soumission à son égard. Nous pouvons donc, au vrai sens du terme, nous appeler frères et sœurs dans la foi au Dieu UNIQUE ».

Dans le monastère de Tibhirine, les moines avaient prêté une salle aux musulmans pour leur prière ; ainsi dans la clôture du monastère, cohabitaient une Eglise et une Mosquée. « La louange monastique et la prière musulmane ont une parenté spirituelle que je veux apprendre à célébrer davantage, sous le regard de Celui-là qui, Seul, appelle à la prière, et qui nous demande, sans doute mystérieusement, d’être ensemble le sel de la terre. De plus, certaines valeurs religieuses de l’islam sont un stimulant indéniable pour le moine, dans la ligne m^me de sa vocation. Il en est ainsi du don de soi à l’Absolu de Dieu, de la prière régulière, du jeûne, de la conversion du cœur, de la confiance en la providence, de l’hospitalité…En tout cela, m’efforcer de reconnaître l’ESPRIT DE SAINTETE dont nul ne sait d’où il vient ni où il va… ». « Ainsi je voyais bien », poursuit Christian de Chergé, « dès l’abord, qu’une vocation de contemplatif aurait à s’exprimer ici comme une fidélité exigeante au Christ des Evangiles attentif à découvrir des signes du Royaume et l’action de l’Esprit en dehors des limites visibles du peuple choisi… Vivait en moi le souvenir des valeurs évangéliques nourries de la foi musulmane ».

La prière chrétienne est par nature interreligieuse. Impossible de prier sans les autres priants ; je suis dans une dimension de prière large. « Notre Père »… Notre, c’est qui ? Il ne limite pas ce « Notre », nous sommes ici dans la dimension d’Assise ! La prière chrétienne n’est pas supérieure de celle des autres ; désormais on prie « avec ». La liturgie chrétienne doit inclure beaucoup plus les autres ! Nous disons bien, « pour nous et pour la multitude » ! La fonction sacerdotale doit être ouverte à la dimension interreligieuse, elle doit être sacramentelle, avec de la place pour les autres croyants[2]. La Messe, c’est la célébration de l’Eucharistie, et le sacrifice est le cœur de l’Eucharistie, l’Echange admirable du Christ qui se donne à nous pour que nous nous donnions à Lui.

Mohammed a vécu l’Eucharistie et cela a conduit Christian de Chergé au don de lui-même.

Le martyr est la fonction prophétique, le témoignage ! (et pas la « proposition de la foi » !..).
Et dans les martyrs il y a aussi Mohammed, le martyr de l’amour. La fonction prophétique est donc aussi ailleurs que chez les chrétiens.
A propos de la question du « martyr » des moines de Tibhirine, une première réponse et non la moindre, spontanée et massive, fut que le sensus fidelium, les chrétiens dans leur ensemble, les ont immédiatement reconnus comme tels ; le « sensus » du peuple de Dieu ! et le peuple de Dieu ne se trompe pas !

[1] Cf. Chemins de Dialogue, L’écho de Tibhirine, n° 27, 2006.

[2] Le DIM possède une « Messe du dialogue Interreligieux ».

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